
France-Spiritualités : Daniel Dugès pourriez-vous nous dire comment vous vous êtes intéressé au mystère de Rennes-le-Château ?
Daniel Dugès : C'est tout à fait par hasard, qu'à la fin des années quatre-vingt, je suis passé à Rennes le château, en faisant visiter, à des amis, les châteaux cathares du coin. Nous sommes rentrés dans l'
église vide, nous avons visité la
sacristie et découvert, à la lueur d'une bougie, la pièce secrète. Et là, quelque chose a fait tilt ! Pourquoi un prêtre du XIXe se fait-il faire une pièce secrète ? C'est un des
éléments les plus palpables du mystère, et l'on en parle très peu,
sinon pour en faire quelques analyses peu convaincantes. Et bien sûr on ne peut pas la visiter.
C'est à la suite de cette étrange visite que j'ai commencé à me documenter sur l'histoire de Rennes-le-Château et que, petit à petit, j'ai fait de petites avancées sur des détails, par exemple prendre conscience que certains éléments de l’histoire officielle que l’on racontait étaient contradictoires ou n’avaient pas de sens. En plus de vingt
ans, la masse des détails finit par devenir une somme de connaissances non-négligeable.
France-Spiritualités : Jusqu'à présent, la Franc-Maçonnerie n'apparaissait que de manière indirecte dans le mystère de Rennes-le-Château, à travers les fréquentations avérées ou supposées de Bérenger Saunière et d'Emma Calvé. Assez récemment, la découverte par Antoine Captier d'un sautoir maçonnique avait soulevé des interrogations quant à l'appartenance de l'abbé Saunière à la Franc-Maçonnerie. Mais vos découvertes propulsent littéralement une certaine Maçonnerie sur le devant de la scène... à la surprise de beaucoup. Qu'est-ce qui vous a mis la puce à l'oreille ?
Daniel Dugès : La découverte du sautoir n'a été qu'un épiphénomène ; j'étais déjà sur la piste maçonnique depuis quelques mois quand il a apparu. Souffrez que ma réponse soit un peu longue. Vous parlez de Franc-Maçonnerie, je ferai une petite nuance, je parlerai plutôt de Tradition Maçonnique. C’est-à-dire cette transmission de symboles de rituels qui se faisait avant la constitution effective de ce qui deviendra la Franc-Maçonnerie. En fait, j'ai découvert dans l'église des signes, des symboles, correspondant à la symbolique maçonnique des Haut Grades. Je me suis donc posé la question : « Quelle était la relation entre l'Eglise et la Maçonnerie en cette fin de XIXe ? ». Inutile de vous dire qu'elle n'était pas bonne : la loi de séparation entre l'Eglise et l'état a été pensée en "loge" au moment où l'on finissait de faire l'église de Rennes-le-Château (1897). Il ne pouvait donc y avoir de loge maçonnique à Rennes. C'est alors que j'ai compris qu'il ne s'agissait pas de Franc-Maçonnerie au sens moderne du terme, mais d’un groupe qui s’est constitué autour d’une ancienne tradition maçonnique sans faire vraiment partie de la Franc-Maçonnerie. Au dix-neuvième siècle, il a existé un grand nombre de ces sociétés qui étaient souvent le fait d’anciens Francs-Maçons qui, sans lettres patentes, créaient des groupes autonomes pratiquant des rituels issus de rites anciens, mais auxquels ils ajoutaient ou retranchaient certains éléments.
Ma véritable découverte dans cette affaire est d’avoir compris qu’un tel groupe avait repris à son compte certains rites maçonniques, tout en s’affichant férocement anti Franc-Maçons. Cette situation, qui peut paraître paradoxale, l’est un peu moins si l’on considère que la Franc-Maçonnerie est née dans la chrétienté (je ne veux pas dire près de l’Eglise, mais, dans le monde chrétien) et dans les milieux monarchistes. Les premiers Francs-Maçons étaient des nobles ou des grands bourgeois proches des milieux de l’ancien régime. L’histoire de cet organisme montre que la Franc-Maçonnerie a peu à peu quitté cette identité, surtout dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, jusqu’au moment où elle est devenue assez majoritairement laïque et républicaine. A partir de cette situation, tout incite à penser que des groupes de « réaction » catholiques et ultra monarchistes ont revendiqué la « possession » de la « vraie » tradition maçonnique, contre la Maçonnerie. Ces groupes, totalement souterrains, sont peut-être l’expression d’un ésotérisme chrétien que l’Eglise semble nier en bloc. Des traces de ces groupes existent dans toute la France, et l’on s’aperçoit, à l’étude de ces pistes, que de l’argent en provenance de grandes familles nobles circulait en grande quantité pour soutenir la réfection d’églises dans lesquelles on trouve de nombreux symboles maçonniques. La particularité de ces symboles est d’être presque tous apparus vers la fin du dix-neuvième siècle.
France-Spiritualités : Une question vient naturellement à l'esprit : pourquoi implanter qui plus est à grands frais un temple maçonnique réservé à un nombre infime de membres dans un petit village audois perdu au milieu de nulle part ? N'aurait-il pas été plus simple, moins coûteux, et beaucoup plus discret de l'installer dans une dépendance d'une grande demeure, par exemple, ou de faire ces tenues dans un temple maçonnique déjà existant ?... Ou alors cette implantation avait-elle une autre raison d'être ?
Daniel Dugès : L’implantation de ces groupes à Rennes-le-Château et dans les environs semble être antérieure à l’arrivée de l’abbé Saunière. Une des traces de cette présence est sans doute l’ancienne cloche tombée du clocher bien avant l’arrivée de Saunière, au début du dix-neuvième siècle, et qui porte un crucifix avec le mot sacré du degré de Chevalier Rose-Croix : I.N.R.I. Tout cela peut paraître bien catholique, mais sur cette croix le mot est écrit à l’envers : I.R.N.I., ce qui est une manière maçonnique de prononcer ce mot sacré, celui-ci se lisant lettre par lettre et pouvant être lu dans les deux sens. Si cette implantation est ancienne, il y a sans doute une raison locale à cette implantation. Je ne peux pas m’empêcher de penser que le fameux livre de l’abbé Boudet,
La vraie langue celtique, qui semble indiquer la présence dans ce lieu d’un tombeau essentiel, pourrait indiquer que ces groupes étaient les gardiens d’un tombeau sacré, situé quelque part dans les environs de Rennes-les-Bains. Un tombeau, des gardiens anonymes, des personnages de haut rang, une tradition antique... j’ai l’impression de faire là la description du tableau de Nicolas Poussin : «
Les Bergers d’Arcadie ».
France-Spiritualités : Quel rôle attribuez-vous à l'abbé Bérenger Saunière dans cette affaire ? Pensez-vous qu'il était au courant de l'usage de l' "église" et du domaine qu'il était chargé de faire édifier ?
Daniel Dugès : Il est difficile de déterminer exactement le rôle de l’abbé Saunière ; ce dont on est sûr, c’est qu’il fut le contremaître du groupe. Il fait les commandes et reçoit de l’argent, afin de réaliser ses travaux. Il semble avoir été mis à l’écart par le groupe à la fin du siècle, puisque, comme Laurent Buchholtzer l’a montré dans l’étude de ses carnets, son mode de financement change à ce moment-là. Ensuite, il semble avoir été totalement lâché, lors de ses ennuis avec l’évêché, par les gens importants qui l’avaient soutenu, et ce jusqu’à la fin de sa vie. Donc, j’aurais plutôt tendance à penser qu’il n’a été considéré que comme un homme de main par le groupe. Quant à l’utilisation de l’église, même s’il n’en était pas le concepteur, il n’a pas pu ignorer la venue de personnages hauts placés, et les cérémonies qui ont pu s’y dérouler.
France-Spiritualités : La présence d'un chapitre Rose-Croix suppose en amont l'existence de Loges bleues (destinées aux trois premiers grades de la Franc-Maçonnerie : Apprenti, Compagnon, Maître) et d'Ateliers de Perfection (dans lequels se réunissent les hauts-grades (4ème au 14ème degré du REAA, qui précèdent les grades capitulaires qui nous intéressent : 15ème au 18ème degré du REAA), et accessoirement d'un Grand-Maître. Avez-vous découvert le nom de cette obédience et éventuellement la localisation de certaines de ses Loges ? Pensez-vous qu'il s'agissait d'un ordre fonctionnant à l'échelle nationale ou d'un épiphénomène ?
Daniel Dugès : Là, nous arrivons à une question difficile. Nous avons affaire à une Maçonnerie "sauvage", dont l’église nous donne quelques symboles, mais il est très complexe de retrouver le rituel que suivait ce groupe. Disons que nous voyons des traces d’écossisme, et une relation constante avec un chapitre du degré de Chevalier Rose-Croix. Ma démarche a donc consisté à retrouver, par ce qui est dit dans la Franc-Maçonnerie contemporaine, et dans les rituels, comment était structuré un groupe hors norme et du siècle précédent, ce qui n’est pas aisé. En l’état actuel de mes recherches, j'aurais tendance à penser que ne venaient là que des "Maçons" initiés ailleurs. C’est-à-dire, que vu la fréquence des réunions, il ne pouvait y avoir là de "Tenues" de loges bleues. En revanche, la réunion de Chapitres de Chevaliers Rose-Croix étant de une à cinq par an, à la discrétion de la loge, la venue de gens extérieurs au village ne pouvait surprendre personne. C’est d’ailleurs ce que nous retrouvons dans certaines lettres du fonds Corbu-Captier, où l’on voit que des prêtres venus de loin remerciaient leur hôte de la qualité de son accueil. C’est aussi ce que l’on disait dans le village au sujet de la venue d’étrangers ou d’inconnus. Pour ce qui est du nom de l’ordre ou de la loge, j’ai quelques pistes ; mais il faut du temps pour pouvoir travailler dessus et avoir des arguments solides.
Pour finir de répondre à votre question, je suppose que cette société avait des ramifications dans toute l’Aude et dans beaucoup d’endroits en France. Ainsi, en Limousin, un prêtre arrive dans les années 1850, rénove une église, puis une chapelle, puis restaure à ses frais la chapelle d’un village voisin. En outre, il place dans ces trois églises des signes ésotériques de type maçonnique. A sa mort, son successeur note que tout est payé alors que la paroisse n’avait pas de gros moyens avant lui et n’en aura pas après. Le montant de ses dépenses est de trois cent mille francs or, et la source de ses finances est connue : il s’agit de grandes familles de la noblesse locale. Son histoire est quasiment identique à celle de Saunière, à ceci près qu’il sera resté dans le plus grand anonymat. Je suis sûr que de telles aventures se sont produites ailleurs, ce qui explique les innombrables ramifications qui sont en train de voir le jour en liaison plus ou moins directe avec l’histoire de Rennes-le-Château.
France-Spiritualités : La coloration chrétienne de ce chapitre Rose-Croix peut-il faire penser que des archives le concernant sont conservées par le diocèse de Carcassonne, voire par le Vatican ?
Daniel Dugès : Comme je vous l’ai dit, ces groupes agissaient dans l’ombre et peut être en dehors de la hiérarchie ; on peut donc supposer que Rome ne soit pas vraiment au courant. Ce qui est peut-être moins vrai pour le clergé local. Certains prélats ayant dû superviser de telles opérations, je suppose que des documents concernant ces groupes peuvent se trouver dans les évêchés. Mais c’est sans doute dans les archives des grandes familles que l’on pourra trouver le plus de traces de ces sociétés très secrètes.
France-Spiritualités : Avez-vous découvert des noms de membres de ce chapitre Rose-Croix ? Ou tout au moins, suspectez-vous certains personnages clés du mystère de Rennes-le-Château d'en avoir fait partie ?
Daniel Dugès : Je crois, sans me tromper beaucoup, que le célèbre abbé Boudet a dû en faire partie, son livre
La vraie langue celtique contenant de nombreuses allusions à la tradition maçonnique, dont le cri
Housé ! Housé! Housé !, qu’il prête à une peuplade gauloise. Je pense que l’abbé Lasserre, curé d’Alet, dont Saunière fut vicaire, et qui a offert à l’église Saint-Martin de Limoux un vitrail portant un soleil et une lune ainsi qu’un pélican nourrissant ses petits, fut un des meneurs de ce groupe. Il a en outre écrit deux livres qui me paraissent au moins aussi codés que celui de l’abbé Boudet. Enfin Monseigneur Billard, qui est venu inaugurer cette église et qui a protégé Saunière, ne peut pas être étranger à l’affaire.
France-Spiritualités : Savez-vous jusqu'à quelle époque ce groupe s'est réuni ?
Daniel Dugès : L’église est achevée en 1897. C’est donc à partir de cette date qu’ont pu avoir lieu les premières réunions. Mais Saunière a ses premiers démêlés avec Monseigneur de Beauséjour en 1909 ; on peut supposer qu’à partir de cette date, le groupe a dû être prudent pour s’arrêter définitivement dès que la tension entre le curé et l’évêque est arrivée à son paroxysme. Je situerai donc le moment où les réunions cessent et où les documents et objets rituels sont retirés de Rennes-le-Château, vers 1910.
France-Spiritualités : Il y a quelques années, vous aviez évoqué la présence cachée de l'A. A., une société secrète proche des Jésuites, dans des tableaux de Nicolas Poussin ainsi que dans l'architecture même de l'église de Rennes-le-Château (voir votre ouvrage : Le secret de Nicolas Poussin, Pégase, 2006). Quels liens faites-vous entre cette mystérieuse A. A. et ce chapitre Rose-Croix castelrennais ?
Daniel Dugès : J’avais écrit que le lien que je voyais provenait de deux sources. La première architecturale : le dessin du jardin et du porche me semblait avoir la forme d’un A. Il est vrai que sur ce point je fais un peu amende honorable car ces deux 'A' pourraient bien être, tout simplement, deux triangles! D’autant que l’ensemble du jardin présente un grand triangle avec un cercle en son centre. Cela montre la difficulté de l’analyse des symboles. En revanche, la seconde source était la présence des Jésuites. Là je reste sur mes positions : les historiens de la maçonnerie, s’il ne sont pas toujours d’accord, pensent que les Jésuites ont fait de l’entrisme soutenu dans la maçonnerie dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, et certains, comme Clavel, pensent qu’ils sont largement intervenus dans la création des Hauts Grades. On trouve dans l’église de Quillan
[Note de France-Spiritualités : Petite ville de l'Aude située à une quinzaine de kilomètres de Rennes-le-Château.] une chapelle dévolue à saint Vincent de Paul, un des grands dirigeants de l’AA. Toute la symbolique de cette chapelle est commune à la maçonnerie : triangle flamboyant au centre d’une nuée, MA enchevêtré, pélican nourrissant ses petits, etc. Mais ce qu’il y a d’intéressant, c’est que cette chapelle a été faite au dix-neuvième siècle, au moment où la société dont nous avons parlé jusqu’ici était en plein essor. Le lien avec l’AA me paraît donc assez direct.
France-Spiritualités : Vous nous avez confié, avant cette interview, que l'arrivée de la Franc-Maçonnerie dans le mystère de Rennes-le-Château n'avait pas forcément été bien accueillie au sein de la communauté des chercheurs ? Pourquoi, à votre avis ?
Daniel Dugès : La réaction des hommes est quelque chose de très incontrôlable, mais il y a plusieurs raisons sans doute à cela. Je parle d’une église que des milliers de gens ont contemplée et étudiée, et je leur montre des choses qu’ils n’avaient pas vues. J’explique aux chercheurs de trésors qu’il n’y a peut-être pas de piste au trésor dans l’église, mais une symbolique mystique secrète plus difficile à aborder que le rêve de l’or. Enfin, moi qui ne suis pas Maçon, je découvre toute une symbolique bien en place, que les chercheurs "maçons" auraient dû découvrir avant moi. Ca fait beaucoup, sans doute, pour certains. Mais je voudrais dire ici que si j’ai trouvé cela, c’est uniquement par mon travail, des heures et des heures de lectures sur les écrits maçonniques, des prises de notes, des comparaisons, enfin du travail d’écriture tout simplement le tout sans idées préconçues. Je ne suis ni venu chercher un trésor, ni soutenir une thèse maçonnique ; je me suis posé devant quelque chose que je ne comprenais pas, et par un travail long et difficile, j’ai essayé de comprendre, et je suis arrivé à ces conclusions. Ceci dit, le tableau n'est pas si noir que cela ; il y a bien des gens qui me soutiennent, dont beaucoup de Maçons à qui j’ai fait des conférences, avec qui j’ai partagé la découverte de Rennes-le-château, et qui ne sont pas, eux, des chercheurs de rêve, mais des chercheurs de lumière.
France-Spiritualités : On sait que vous partagez, notamment avec un autre chercheur bien connu de l'affaire de Rennes-le-Château, Christian Doumergue que nous avons eu le plaisir d'accueillir sur notre site , l'hypothèse selon laquelle le corps de Marie-Madeleine se trouverait enterrée à l'intérieur du cromlech de Rennes-les-Bains. La découverte du caractère maçonnique de l'église de Rennes-le-Château vient-elle conforter ou ébranler votre opinion sur ce sujet ?
Daniel Dugès : Dans l’église, Marie Madeleine est symboliquement présentée comme le Vénérable Maître, ou plutôt le "Très Sage" dans un Chapitre Rose-Croix. Elle est donc le centre de l’activité de cette loge. Le chemin de croix renvoie, station par station, au cromlech de Rennes-les-Bains défini par l’abbé Boudet ; donc, la "lecture" que je fais de l’église n’ébranle pas mes convictions, mais au contraire me conforte dans la même idée que Christian Doumergue : la présence de son tombeau près de Rennes-les-Bains. Toutefois je nuancerai cette pensée en disant que des hommes ont écrit, sculpté, entretenu cette idée, mais qu’il faut vérifier ce que disent les hommes.
France-Spiritualités : Daniel Dugès, merci beaucoup pour ces développements passionnants.