Le Mutus Liber commenté par Pierre Dujols
Première Planche La
première, qui sert de
frontispice, est vraiment capitale. De sa compréhension dépend tout le succès de l'uvre. On y voit, dans un cartouche formé de deux rosiers entrelacés, un homme endormi sur un roc où végètent des kermès rabougris. Une
eau limpide s'en épanche avec des reflets métalliques. A côté du dormeur, sur une échelle l'Escalier des Sages deux
anges sonnent de la trompette pour le réveiller. Au-dessus, un
ciel nocturne propice au repos : les étoiles brillent et la lune découpe sa corne d'abondance.
Cette page initiale comporterait une critique non imputable à l'auteur instruit, mais à l'artiste profane, qui, dans la reproduction des figures, a commis, sans s'en douter, un lourd contresens. Et c'est déjà un grand point que de le signaler, sans qu'il soit nécessaire d'y insister davantage. Les gloses hermétiques en avertiront le disciple qui ne jugera pas inutile de s'y informer.
L'Homme endormi est le sujet de l'uvre. Quel est ce sujet ? Les uns disent que c'est un
corps ; d'autres affirment que c'est une eau. Les uns et les autres sont dans le vrai, car une
eau dénommée "la belle d'argent" jaillit de ce corps que les Sages appellent "
la Fonfaine des Amoureux de Science". C'est le mystérieux sélage des
Druides, la matière qui donne le sel (de
sel pour
sal et
agere produire). Le secret du magistère est d'en dégager encore le soufre et d'en utiliser le mercure, car tout est dans tout. Certains artistes prétendent s'adresser ailleurs pour cet effet, et nous ne nierons pas que l'hydrargyre de cinabre puisse être de quelque secours dans le travail, si on sait dûment le préparer soi-même ; mais on ne doit l'employer qu'à bon escient et à propos. Pour nous, celui qui parvient à ouvrir le
rocher avec la verge de Moïse, et ce n'est pas une mince confidence, a trouvé la première
clef opératoire. Alors, sur cette pierre abrupte fleuriront les deux
roses qui pendent aux branches de l'églantier, l'une blanche et l'autre rouge.
On nous demandera, et non sans raison, quel verbe magique est capable d'arracher aux bras de Morphée notre Epiménide, qui semble vraiment sourd aux clameurs des buccines. Ce Verbe vient de
Dieu, porté par les anges, les messagers de
feu. C'est un souffle divin qui agit de manière invisible, mais certaine, et ce n'est pas une hyperbole. Sans le concours du ciel, le travail de l'homme est inutile. On ne greffe les
arbres ni on ne sème le grain en toutes saisons. Chaque chose a son temps. L'uvre philosophal est appelé l'Agriculture Céleste, ce n'est pas pour rien ; un des plus grands auteurs a signé ses écrits du nom d'Agricola, et deux autres excellents
adeptes sont connus sous les noms de Grand Paysan et de Petit Paysan.
Le disciple devra donc méditer longuement sur cette première planche, la confronter avec les apologues en langue vulgaire. Puisse-t-il être assez heureux pour entendre lui-même la voix du
ciel ; mais qu'il sache, auparavant, qu'il y prêtera son oreille en vain, s'il n'est nourri lui-même des
Saintes Lettres.